Marseille | JCL (2010)

J’AI LE PRIVILÈGE d’être encore jeune et vieux. Jeune par l’esprit de contradiction ; vieux par l’expérience du moule. J’ai donc toutes les raisons d’être optimiste.

Jeune, je suis responsable de la contamination des vieux. Vieux, j’en deviens la victime impuissante.

Quand on aime ses proches, on garde ses distances. Je me suis mis au diapason des slogans prophylactiques d’aujourd’hui. Je vis à distance respectable de moi-même en personne.

Les leçons paradoxales de notre époque limpide nous rendraient fous si heureusement nous ne l’étions déjà. « Les paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort », écrivait Anzieu (Créer-Détruire, Dunod, p. 87) sur les talons de Racamier, spécialiste des schizophrénies et du décervelage institutionnel (p.4 et 9).

Ainsi l’État, depuis les commencements, via la puissance publique, s’est montré d’une incompétence experte (la guerre pour mieux guérir), qui rend les gens joyeux dans les EHPAD. Plus besoin d’un masque pour occulter les nouveaux paradoxes scientifiques. Désormais, l’État ausculte par décret tandis que de nombreux complotistes en blouse blanche sont écartés des morgues officielles (même si certains continuent à comploter au risque de soigner leurs patients). L’approche clinique n’est plus nécessaire. Les décrets pourvoient à l’urgence sanitaire. La campagne de vaccination rejoue dans le même temps le scénario des masques indisponibles. L’État est prêt avec ses seringues vides.

Jeune chevrotant sénile, je n’ai plus une minute à perdre. En 2120, j’aurai 156 ans. L’acceptation docile du traitement de l’information, des libertés et des soins palliatifs me semble plus simple que l’alimentation de débats 100 % stériles. Soyons conséquents avec notre système représentatif : renonçons à penser par nous-mêmes. Suivant l’exemple de l’Assemblée nationale, j’ai renoncé à tout esprit (critique va sans dire).

Je me sentais tout drôle, ces derniers mois : sain asymptomatique, évidemment contaminé, positif sans test, ni jeune ni vieux, complotiste sur sa pente, j’étais mûr pour l’infusion de camisole ou le shoot de camomille. J’ai préféré la docilité, par prudence. C’est d’ailleurs mon métier.

Dieu merci, la médecine est devenue une science précise ! On peut s’y fier. J’ai retrouvé la joie sénile de vivoter. L’art devient inutile. Sucrons les fraises et l’examen clinique. Privilégions les prescriptions imputrescibles.

Et surtout, prenons soin de moi !

(Je compte rejoindre sans tarder la campagne de vaticination pour les sujets à risque.)

Nous, les vieux, nous, les jeunes