PRÉAMBULE

La prise de parole publique est l’objet de nombreux fantasmes, à commencer par celui d’un contrôle possible – voire nécessaire – de notre authenticité, à la manière de l’actrice sur scène ou, pire, du présentateur de la météo (voir vidéo suivante) : jouer le naturel permettrait de l’être ou de le devenir, et d’emporter ainsi la adhésion de ceux qui nous écoutent. C’est possible, ce n’est pas certain.

Il me semble au contraire, par expérience surtout, que la communication est d’autant plus efficace qu’elle est incarnée dans la personne qui porte le discours. Les deux s’harmonisent, le fond et la forme se répondent, l’auditoire se retrouve en présence d’un être humain et non d’un argumentaire.

Cela étant, les candidat.es à un exposé oral pourront être attentifs à ce qui, dans leurs gestes ou leur posture, est susceptible de parasiter ou de faciliter leur discours. Cette attention aux autres et à soi-même ne devrait pas effacer, il me semble, la dimension imprévisible – et donc humaine – de nos réactions corporelles, les nôtres et celles de l’auditoire. À défaut, des machines feraient tout aussi bien l’affaire.

APPROCHE NORMATIVE

SOURCES | IUT de Roanne | 2016. Consultable en ligne à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=ZQNBfE85n2s

APPROCHE PSYCHOLOGIQUE

Circuit émotionnel

Pensées, émotions et comportements sont étroitement liés. Nos pensées influent sur nos émotions ; nos émotions sur nos pensées. Les deux influent sur notre comportement. Notre comportement a en partie le pouvoir de modifier nos émotions (difficile d’être triste en pratiquant le saut en hauteur, par exemple). Agir sur le comportement et les pensées permet souvent, en retour, d’agir sur les émotions… après une pratique parfois longue.

Conditionnement culturel et social
Modifier l’état émotionnel

La modification de l’état émotionnel suppose une pratique répétée pour être efficace.

La reconnaissance ou la verbalisation publique d’un inconfort est aussi un puissant moyen d’en limiter les effets : « Je ne m’attendais pas à trouver tant de monde réuni. Je me sens un peu impressionné, décontenancé… » C’est souvent très efficace.

Mener l’enquête 

D’une manière générale, collecter les avis sur soi et ce qu’on fait permet à une personne de s’ajuster à la réalité en distinguant les actions (ce qu’elle fait) et la personne (ce qu’elle est). Dire d’une personne qu’elle « est mauvaise en maths ou en anglais » devient alors l’expression d’un jugement essentialiste et non d’une réalité : la personne devient ce qu’elle ne sait pas faire. Cette attitude d’enquête, progressivement pratiquée, permet d’apprivoiser le jugement positif ou négatif des autres et la peur du regard d’autrui.

Exercice
  1. Qu’est-ce que tu trouves agréable (compétent, professionnel, etc.) chez moi ?
  2. Quelles sont mes pensées quand je prends la parole ? (Qu’est-ce que je me dis ?)

APPROCHE HUMAINE…

Jeune prof stagiaire d’anglais dans les années 1990, je devais avec d’autres collègues assister à des conférences professionnelles visant à nous donner, au-delà d’une pratique, les rudiments sociologiques et juridiques du métier. Les conférences se faisaient au CPR de Rouen, devant un auditoire de plus d’une centaine de stagiaires ; faute d’interactions, comme on dit aujourd’hui, et d’une prise en compte du public, ces conférences étaient devenues des temps de corrections, de lectures parallèles ou de discussions périphériques.

L’une de ces conférences portait sur les responsabilités des enseignants. Le sujet intéressait plus directement les stagiaires présents sans pour autant mobiliser leur attention. Le vieux juriste installé sur l’estrade faisait suite aux précédents conférenciers. Chacun s’attendait au ronron habituel et préparait ses cours ou son tas de copies. Lisant ses papiers, et nous regardant par dessus ses lunettes, il commence :

« Nous sommes dans les années 50. C’est la journée dédiée au sport dans une école primaire. Imaginez une rivière, dans la campagne française. Le maître emmène sa classe, une trentaine de gamins, comme à l’accoutumée, se baigner pas très loin d’une grande pancarte qui fait sourire tout le monde depuis des années : Baignade interdite. L’endroit est d’un accès plus commode. Il fait beau. L’eau est claire, la rivière est tranquille. La classe s’ébroue. Le maître se promène sur la berge en fumant. La séance se termine. Nous sommes dans la France des années 50. La classe retourne à l’école poursuivre sa journée, sous la conduite d’un maître plutôt bonhomme. Au moment de reprendre les leçons, le maître s’aperçoit qu’il en manque un… »

En quelques minutes, l’auditoire était capté et captivé. Était-ce sa gestuelle ? son occupation de l’espace ? sa manière de se tenir ? le timbre très ordinaire de sa voix ?

Je n’en sais rien. J’en doute. 

L’engagement de cet homme dans son sujet, son attention véritable à l’auditoire présent devant lui, la liberté qu’il lui laissait d’écouter ou non, son souci de transmettre son expérience de juriste, sans souci ni de sa posture, ni de sa mise, ni de son regard, ni de son débit – en un mot : son authenticité avait suffi à retenir l’attention des personnes rassemblées.

Il avait en réserve quelque chose à nous dire, qui lui tenait à cœur.

Au terme d’une heure et quelques d’anecdotes et de jurisprudence, nous nous levions pour l’applaudir et le remercier d’avoir eu la courtoisie de s’adresser à nous, de personne à personnes, au lieu de faire cours selon les grandes lignes d’un programme inutile, fait de postures et d’évidences.

Autre époque : l’élève s’est noyé ; le maître n’a pas été inquiété.

VOIR AUSSI : NON VERBAL